Parcourir l'architecture de la Reconstruction dans la Manche

Un urbanisme résolument moderne à découvrir
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Photo, © Xavier Lachenaud

Le département de la Manche a été durement touché par le Seconde Guerre mondiale. Au lendemain des bombardements de 1944, plus de 60% des manchois ont vu leur maison détruite, l’urgence est alors au relogement de ces sinistrés. 
Très vite, la Reconstruction s’organise, des architectes urbanistes sont mobilisés pour établir les plans des villes de demain. Ingénieurs, artisans, ouvriers mais aussi artistes se mettent à pied d'œuvre pour reconstruire ce que les combats pour la liberté ont détruit.

L’architecture des années 50 est aujourd'hui partout autour de nous sans que nous y prêtions particulièrement attention. Elle est même plutôt mal perçue alors qu’il y a de véritables œuvres d’art, nées de la créativité des hommes.
Nous vous emmenons à la découverte de l’architecture de la Reconstruction à Saint-Lô, mais aussi Coutances ou Saint-Hilaire-du-Harcouët. Prêt à changer de regard sur cet urbanisme ?

La Reconstruction au musée d’art et d’histoire de Saint-Lô

On a visité, on vous raconte

Au musée de Saint-Lô, on peut découvrir à travers de nombreuses œuvres, l’histoire de la ville, de ses origines à aujourd’hui. Une partie du musée est ainsi dédiée à la Reconstruction de la ville préfecture qui fût détruite à 91% pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le déroulement de la visite

La visite de cet espace débute avec une maquette de Saint-Lô au lendemain des bombardements de 1944. On est saisi par cette ville dévastée, en ruine. Puis les premiers panneaux et les photos s'enchaînent pour expliquer comment la Reconstruction s’est amorcée à Saint-Lô.

Reconstruire pour mieux moderniser

Dès 1945, après les déblaiements, les premières baraques en bois ou en carton pour reloger provisoirement les habitants et l’hôpital d’urgence équipé par les irlandais sortent de terre. André Hilt, puis Marcel Mersier sont nommés architectes en chef de la Reconstruction de Saint-Lô. La ville telle qu’on la connaît aujourd’hui est le fruit de leur travail. Avec son nouveau plan de ville, André Hilt souhaite moderniser Saint-Lô : des routes plus larges pour faciliter la circulation des véhicules, des commerces mieux répartis et plus fonctionnels, des circuits de promenade le long des remparts pour favoriser le tourisme, un centre-ville moins construit pour laisser place aux espaces verts. Il imagine également un nouveau quartier afin d’y construire des logements, une école et des commerces de proximité.

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Photo, © Xavier Lachenaud

La visite du musée continue avec l’interview filmée d’un architecte. Ils seront nombreux pour concevoir tous les bâtiments à reconstruire. Pour aller vite, le béton est le matériau le plus utilisé mais d’autres matériaux viennent embellir les constructions. On peut ainsi toucher différents éléments : granit, pavé de verre, volets, fragments de parpaings…

L'hôpital de Saint-Lô : l'humanitaire au service de la modernité

Nous pouvons ensuite observer une maquette de l’hôpital mémorial France - États-Unis ainsi qu’une maquette d’une salle d’opération, pour le moins innovante. Débuté en 1948, il sera mis en service dès 1956 alors qu’il n’est pas terminé. C’est alors l’hôpital le plus moderne d’Europe grâce au travail de l'architecte Paul Nelson. Chambres exposées au sud, salles d’opération en forme d'œuf avec un éclairage en planétarium, division et rationalisation des espaces, murs intérieurs colorés… Cette modernité est en partie le fruit du financement des États-Unis qui participa pour moitié au projet.

L’esquisse originale de la gigantesque mosaïque de la façade créée par Fernand Léger pour commémorer l’amitié franco-américaine est également visible.

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Photo, © Xavier Lachenaud
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Photo, © Xavier Lachenaud
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Photo, © Xavier Lachenaud

Après cela, le musée aborde la Reconstruction du centre-ville, des administrations (avec un bureau aménagé, comme on pouvait les apercevoir dans les années 50, avec ses chaises en métal et sa machine à écrire), des établissements scolaires, des lieux de culte et des équipements sportifs et culturels. Des photos, des cartes postales, une robe de professeur, une collection de produits alimentaires et un film illustrent cette période de la Reconstruction de Saint-Lô, qui durera 20 ans.

L’appartement témoin

Air, calme, lumière, espace

Nous entrons ensuite dans une habitation caractéristique des années 60. La salle à manger, la salle de bain, la cuisine, la chambre, tout y est ! On s’y croirait presque. 

Le poste de télévision trône fièrement dans le salon, et le téléphone sur le bureau. La cuisine est équipée d’un réfrigérateur et d'une gazinière. Le mobilier imaginé par le designer René Gabriel, est fabriqué en série pour les barraques puis pour ces nouveaux logements ; le ikea français des années 60 !
Avec la Reconstruction, le confort et l'hygiène sont améliorés avec l’eau courante, l'électricité, le chauffage central et la lumière traversante. 3500 logements de ce type, le plus souvent dans des immeubles collectifs, seront proposés aux saint-lois.

Le musée d'art et d'histoire de Saint-Lô

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Photo, © Xavier Lachenaud

Des personnalités en visite à Saint-Lô

Au cours de ces années de Reconstruction, la ville accueillera différentes personnalités. L’écrivain Samuel Beckett, après avoir été résistant, travaille 6 mois comme intendant à l’hôpital irlandais, en 1945.
Marcel Pagnol et Roger Ferdinand inaugurent le théâtre en 1963.
Dans les années 60, Bourvil, Fernandel et Jean Marais se rendent dans la ville préfecture pour des avant-premières. Puis ce sera au tour de Louis de Funès, Yves Montand et Gérard Oury en 1971 pour la promotion du film la Folie des grandeurs. Le musée diffuse l’interview réalisée lors de leur venue.

La Reconstruction de Saint-Lô : visite guidée

Renaissance de la capitale des ruines
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Photo, © Terra

Saint-Lô : Reconstruire ou laisser les ruines ?

Au lendemain des bombardements, il ne reste plus rien (ou presque) de Saint-Lô. Plus de 90% de la ville est détruite. Les maisons, commerces, bâtiments de l'administration ont disparu et il est sérieusement envisagé par le Ministère de la Reconstruction de ne pas rebâtir. Mais les saint-lois ne veulent pas quitter leur ville et la venue de Charles de Gaulle le 10 juin 1945 entérine la décision de reconstruire la ville préfecture. Saint-Lô ne sera pas le Oradour-sur-Glane manchois !

Dès lors, André Hilt établit le nouveau plan de la ville et Vincent Auriol, le Président de la République, pose la première pierre le 6 juin 1948 (visible au 59 rue Saint-Thomas).

Visite de Saint-Lô reconstruite

3 km à travers les rues saint-loises

Tout est à recréer, à commencer par les habitations pour reloger les sinistrés. Place du Champ de Mars, on peut découvrir les premiers immeubles reconstruits. Les commerces sont situés au rez-de-chaussée et les habitations au-dessus. Malgré l’urgence et la pénurie, l'esthétique n’est pas oubliée : portes en ferronnerie, bas-reliefs, balcons…
C’est également sur cette place que sera érigée la première barre d'immeuble sans affectation individuelle
Depuis la place du Champ de Mars, on découvre également l’église Sainte-Croix et son clocher atypique. Le clocher initial ayant été détruit, l’architecte Marcel Mersier décide de reconstruire différemment et crée cette tour indépendante de 51m de haut. 13m de fondation sont nécessaires pour sécuriser l’ensemble.

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Photo, © Xavier Lachenaud

On poursuit ensuite la visite vers le rond-point du Major Howie où se trouve un mémorial en l’honneur de l’officier américain qui périt lors de la libération de la ville le 18 juillet 1944. En passant, on observe les sculptures en granit du lycée Le Verrier construit en 1953 sur l’emplacement du collège. 

Le théâtre et ses carreaux de verre

une architecture riche

La visite continue vers la Banque de France, bâtiment typique du style classique de l’époque. C’est d’ailleurs le même architecte qui fut chargé de la Reconstruction de toutes les succursales détruites pendant la guerre.

Non loin, nous apercevons le théâtre et la salle des fêtes, qui sont, là aussi, le fruit du travail de Mersier. La façade du théâtre est atypique avec ses centaines de carreaux de verre, et son dôme en cuivre pour le moins original. Inauguré en 1963 par Marcel Pagnol, ce sera le dernier bâtiment municipal reconstruit par l’architecte.

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Photo, © Xavier Lachenaud

Les remparts, l'église Notre Dame

Des restaurations étonnantes

Il est maintenant temps de rejoindre le haut des remparts pour y admirer la vue sur la vallée de la Vire. Du haut de la tour des Beaux-Regards, on aperçoit à droite la gare, au milieu, un long immeuble destiné à accueillir des hôtels (c’est d’ailleurs toujours le cas aujourd'hui), et, à gauche, sur les hauteurs, l’hôpital mémorial France - États-Unis.

En contrebas, sous l’éperon rocheux, est dissimulé un souterrain, construit à l'initiative des allemands ; il servait d’hôpital militaire lors de l'occupation. Il permettra également à 700 saint-lois de se réfugier pendant les bombardements. Des visites guidées sont exceptionnellement possibles.

Dans l’enclos, délimité par les remparts, André Hilt fait le choix de centraliser les différentes instances : préfecture, tribunal, inspection académique… L’entrée de cette acropole à la manchoise se fait alors par l‘immeuble-pont courbé situé rue du Belle. 
Afin d'attirer les visiteurs, les remparts sont restaurés. Jusqu’en 1944, ceux-ci, devenus inutiles, servaient de mur de soutènement aux habitations. L’architecte en chef décide de les dégager et aménage une promenade. Non loin un détour s’impose pour observer l’église Notre-Dame. Les bombardements ne l’ont pas épargnée : au lendemain de la guerre, il manque la tour nord, la façade, la couverture et les 2 flèches. Sa reconstruction fait débat : reconstruire ? restaurer ? laisser les ruines ? La décision est alors prise de la restaurer avec une nouvelle façade contemporaine faite de schiste vert et une charpente en béton armé.

Si vous longez l’église par la rue Carnot, vous tomberez nez-à-nez avec un obus fiché dans le mur. Direction la place du Général de Gaulle pour la fin de la visite.

Le Cœur de la cité

Mersier et son gabarit de 6 mètres !

La grande place centrale a été imaginée après la guerre comme lieu de rencontre, de marché et d’évènements. Autour, ont été construits le beffroi, l’hôtel de ville, la halle et les immeubles accueillant commerces et logements. Subsiste la porte de la prison, détruite lors des bombardements, qui causèrent la mort de nombreux résistants faits prisonniers par les allemands. C’est aujourd'hui un lieu de mémoire et de commémoration de la résistance.

En arrivant sur la place Général de Gaulle, on est surpris par la longueur de l’hôtel de ville. 72 mètres pour ce bâtiment à l’architecture moderne en béton armé recouvert de pierre calcaire et de pavés de verre. Marcel Mersier dessine les premières esquisses en 1945 mais le projet définitif ne sera finalement arrêté qu’en 1954 et inauguré en 1958. À quelques mètres de la mairie, le beffroi se démarque par sa hauteur impressionnante. Haut de 32 mètres, il est le symbole de la renaissance de Saint-Lô. Il devait accueillir une horloge à 4 cadrans, servir de belvédère et de lanterne les jours de fête. Finalement il permettra surtout aux pompiers de sécher leurs tuyaux et accueille en son sommet une girouette en forme de licorne (symbole de la ville).

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Photo, © David Daguier - CD50

À Saint-Lô de nombreux autres bâtiments sont typiques de la Reconstruction : les immeubles rue de la Marne, le temple protestant rue Fontaine Venise, le haras national, le Bon Sauveur… Chaque coin de rue détient son lot d’histoires, d'œuvres d’art et de surprises.

Parcours de l'architecture de la Reconstruction

Visites guidées : Architecture et urbanisme de la reconstruction

À l’occasion du 80e anniversaire du Débarquement, découvrez avec un guide professionnel l’architecture de la Reconstruction. 2 types de visites sont proposées : 
- “Saint-Lô, la renaissance d'une ville” : une visite de 2h30 plutôt pour les adultes
- "Découvrir la renaissance de Saint-Lô en famille" : une visite de 2h pour les familles avec des enfants à partir de 6 ans
Des visites programmées 2 mercredis par mois : 10 et 24 avril, 8 et 22 mai, 12 et 19 juin, 3 et 17 juillet, 21 et 28 août, 11 et 25 septembre

Informations et réservations auprès du musée d’art et d’histoire : 02 33 72 52 55 -  musee@saint-lo.fr

D’autres villes reconstruites dans la Manche

Le patrimoine de la Reconstruction est partout

Le département de la Manche a été durement touché par la Seconde Guerre mondiale : 15 000 morts, 280 000 personnes sinistrées (sur 438 000 habitants), plus de la moitié des communes manchoises détruites, 60 000 immeubles effondrés ou endommagés, 10 000 maisons rasées, 30 000 exploitations agricoles endommagées (sur 50 000), 316 églises détériorées.

L’urgence est alors au relogement des habitants. Des associations de sinistrés se créent un peu partout tandis que la solidarité internationale permet le relogement rapide dans des baraques en kit. Dès 1945, les architectes dessinent les plans des villes qui leur sont attribuées. Avec la Reconstruction, l’occasion est donnée de restructurer et moderniser les villes et repenser les logements en leur apportant du confort. Mal perçue, l'architecture de la reconstruction a pourtant été, et ce malgré l’urgence, réfléchie avec soin et en collaboration avec des artistes et des artisans d’art.

Aujourd’hui l’heure est venue de changer de regard sur cet urbanisme et de voir d’un œil neuf ces œuvres d’art qui sont finalement devenues notre quotidien. 

Coutances : reconstruire et valoriser

Au lendemain de la guerre, Coutances est détruite à 65%. Bien que la cathédrale fût miraculeusement épargnée, le centre-ville a, quant à lui, été gravement touché lors des bombardements des 6 et 13 juin 1944. 
C’est l’architecte Louis Arretche qui est chargé des plans de Reconstruction de la ville. Son projet vise à valoriser le site extraordinaire de Coutances, dominé par la cathédrale. Les hauteurs des immeubles sont limitées afin de préserver la silhouette de la commune. Les rues sont élargies et les quartiers sont disposés en enclos. 3 styles se côtoient : le régionalisme moderne qui mêle les matériaux traditionnels et le béton, le modernisme dénué d’ornement et le classicisme qui reprend l’architecture des 17 et 18e siècles. Le résultat est un ensemble harmonieux et homogène.

Parmi les bâtiments de la Reconstruction, on peut observer la halle au poisson et sa voûte ovoïde, la chapelle Saint-Vincent et ses colonnes à fût inversé, la salle Marcel Hélie et son jeu de pleins et de vides, le théâtre, le palais de justice et sa façade, les immeubles à parements de grès rouge sur la place du parvis… Une architecture à découvrir lors d’une visite guidée.

Focus la Reconstruction Coutances et Coutançais

Les animations à Coutances en 2024

Du 4 juin au 21 décembre, l'architecture de la Reconstruction est à l’honneur au musée Quesnel Morinière avec une exposition consacrée à la thématique. L'expo "Archi'Moderne, la Reconstruction à Coutances après la guerre" nous fait revivre ce pan de l'histoire pour mieux comprendre la ville d'aujourd'hui. Des visites flash de l'exposition sont proposées gratuitement.
Les 6 juin, 18 juillet, 22 août, et 19 septembre, des visites guidées de la ville sur le thème de la Reconstruction sont proposées (payante, sur réservation).
Les 25 juillet et 8 août, Coutances organise une découverte ludique à faire en famille sur le Reconstruction et ses reconstructeurs.

Visites guidées thématiques de Coutances

Saint-Hilaire-du-Harcouët : reconstuire rapidement

Le 7 puis le 14 et le 15 juin 1944, les bombes pleuvent sur Saint-Hilaire-du-Harcouët. Immeubles et maisons sont détruits ou engloutis par les flammes. L'église Saint-Hilaire qui fait la fierté des habitants est, elle aussi, détruite, comme 80% de la ville. La population s’exile dans les villages alentour et dans des baraques. Un dernier baraquement est d’ailleurs encore visitable boulevard Gambetta

La Reconstruction officielle tardant à commencer, les habitants remontent leurs manches et édifient la première maison en 3 semaines, sans permis de construire, avec des matériaux de récupération. Elle sera symboliquement inaugurée par le Général de Gaulle le 10 juin 1945 et est toujours visible Boulevard Victor Hugo.
La Reconstruction est officiellement lancée le 1er mai 1948 et confiée à l’architecte urbaniste Henri Delaage. Son objectif : faciliter la circulation, installer des commerces et reloger les habitants là où ils vivaient avant les bombardements tout en leur offrant du confort. La volonté de rappeler l’architecture médiévale donne également son cachet au Saint-Hilaire-du-Harcouët d’aujourd’hui avec des bas-reliefs, des arcs de décharge, des porches… visibles sur des maisons du centre-ville. 

Parmi les nouveaux édifices de la Reconstruction, on peut découvrir l’hôtel de ville et le marché couvert, le collège Jules Vernes, le cinéma-théâtre, et bien sûr l’église Saint-Hilaire dont il faudra 20 ans pour achever la Reconstruction.

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Photo, © David Daguier CD50
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Photo, © archives municipales de la mairie de Saint-Hilaire-du-Harcouët
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Photo, © Aymeric Picot
Visites guidées "Saint-Hilaire-du-Harcouët : ville reconstruite"

L’office de tourisme propose des visites guidées tous les jeudis de juillet et août (à partir du 11 juillet) sauf le 15 août, sur le thème de l'architecture de la Reconstruction.

Toute l’année, visitez le Saint-Hilaire reconstruit grâce à un circuit de visite pédestre de 2 kilomètres.

Circuit de visite

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